Un pour mille

Oui mais trois fois rien, c'est déjà quelque chose R.Devos

13 septembre 2014

Les livres de l'ancien testament

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Origine de la Bible

Avant d'être un recueil de Livres, ce fut une tradition populaire qui n'eut d'autre support que la mémoire humaine, agent exclusif à l'origine de la transmission des idées. Cette tradition était chantée.

« A un stade élémentaire, écrit E. Jacob, tout peuple chante ; en Israël comme ailleurs, la poésie a précédé la prose. Israël a beaucoup et bien chanté ; amené par les circonstances de son histoire aux sommets de l'enthousiasme aussi bien qu'aux abîmes du désespoir, participant avec intensité à tout ce qui lui arrivait, puisque tout avait à ses yeux un sens, il a donné à son chant une grande variété d'expressions. »

On chantait sous les prétextes les plus divers, et E. Jacob en énumère un certain nombre dont les chants accompagnateurs se retrouvent dans l'Ancien Testament : chants des repas, chant de célébration de la fin des récoltes, chants accompagnant le travail comme le célèbre chant du Puits (Nombres, 21, 17), chants de mariage comme ceux du Cantique des cantiques, chants de deuil, chants de guerre extrêmement nombreux dans la Bible, parmi lesquels le Cantique de Déborah (Juges, 5, 1-32) qui exalte la victoire d'Israël voulue par Yahweh au terme d'une guerre sainte que Yahweh mène lui-même (Nombres, 10, 35) : " Quand l'Arche (d'alliance) partait. Moïse disait : « Lève-toi, Yahweh, et que tes ennemis soient dispersés ! Que ceux qui te haïssent fuient devant ta face ! " »

Ce sont encore les Maximes et les Proverbes (Livre des Proverbes, Proverbes et Maximes des Livres historiques), les paroles de bénédiction et de malédiction, les lois que les Prophètes édictent aux hommes après avoir reçu leur mandat divin.

E. Jacob note que ces paroles étaient transmises soit par la voie familiale, soit par le canal des sanctuaires sous forme de narration de l'histoire du peuple élu de Dieu. Celle-ci devint vite fable comme l'Apologue de Jotham (Juges, 9, 7-21), où « les arbres se mettent en chemin pour oindre leur roi et s'adressent tour à tour à l'olivier, au figuier, à la vigne, au buisson », ce qui permet à E. Jacob d'écrire : « ... animée par la fonction fabulatrice la narration ne s'est pas trouvée embarrassée sur des sujets et époques dont l'histoire était mal connue », et de conclure :

« Il est probable que ce que l'Ancien Testament raconte au sujet de Moïse et des patriarches ne correspond qu'assez approximativement au déroulement historique des faits, mais les narrateurs ont su, déjà au stade de la transmission orale, mettre en œuvre tant de grâce et d'imagination pour relier entre eux des épisodes très divers, qu'ils ont réussi à présenter comme une histoire, somme toute assez vraisemblable pour des esprits critiques, ce qui s'est passé aux origines du monde et de l'humanité. »

Il y a tout lieu de penser qu'après la fixation du peuple juif en Canaan, c'est-à-dire à la fin du XIIIe siècle avant J.-C., l'écriture est employée pour transmettre et conserver la tradition, mais sans une entière rigueur, même quand il s'agissait de ce qui paraît aux hommes mériter le plus la pérennité, c'est-à-dire les lois. Parmi ces dernières, la loi dont on attribue l'écriture même à la main de Dieu, le Décalogue, est transmise dans l'Ancien Testament selon deux versions ; Exode (20, 1-21) et Deutéronome (5, 1-30). L'esprit est le même, mais les variations sont patentes. On a le souci de fixer une documentation importante: contrats, lettres, listes de personnes (juges, hauts fonctionnaires des villes, listes généalogiques), listes d'offrandes, listes de butin. Ainsi furent constituées des archives qui apportèrent une documentation lors de la rédaction ultérieure des œuvres définitives qui aboutirent aux livres que nous possédons. Ainsi, dans chaque livre, des genres littéraires divers sont mélangés : aux spécialistes de rechercher les motifs de cet assemblement de documents hétéroclites.

Il est intéressant de rapprocher ce processus de constitution de l'ensemble disparate qu'est l'Ancien Testament, à base initiale de tradition orale, de ce qui put se passer sous d'autres cieux et en d'autres temps lors de la naissance d'une littérature primitive.

Prenons, par exemple, la naissance de la littérature française à l'époque du royaume des Francs. La même tradition orale préside au début à la conservation des hauts faits : guerres qui sont souvent des guerres de défense de la chrétienté, drames divers dans lesquels s'illustrent des héros dont, des siècles plus tard, vont s'inspirer trouvères, chroniqueurs, auteurs de "cycles" divers. Ainsi naîtront, à partir du XIe siècle de l'ère chrétienne, ces chansons de geste où le réel se mêle à la légende et qui vont constituer le premier monument d'une épopée. Célèbre entre toutes est la Chansonde Roland, chant romancé d'un haut fait d'armes dans lequel s'illustre Roland, commandant l'arrière-garde de l'empereur Charlemagne au retour d'une expédition espagnole. Le sacrifice de Roland n'est pas un épisode inventé pour les besoins du récit. On le situe le 15 août 778 ; il s'agissait, en fait, d'une attaque par des montagnards basques. L'œuvre littéraire n'est pas ici que légendaire ; elle a une base historique, mais elle ne saurait être prise à la lettre par les historiens.

Le parallèle fait entre la naissance de la Bible et une telle littérature profane semble correspondre très exactement à la réalité. Il ne vise nullement à rejeter dans son ensemble, comme le font tant de négateurs systématiques de l'idée de Dieu, le texte biblique possédé aujourd'hui par les hommes au magasin des collections mythologiques. On peut parfaitement croire en la réalité de la création, en la remise par Dieu à Moïse de commandements, en l'intervention divine dans les affaires humaines, au temps du roi Salomon par exemple, on peut penser que l'essence de ces faits nous est rapportée, tout en considérant que le détail des descriptions doit être soumis à une critique rigoureuse, tant sont grandes les participations humaines dans la mise par écrit des traditions orales originales.

 

  1. I.                   LES LIVRES DE L'ANCIEN TESTAMENT

L'Ancien Testament est une collection d'ouvrages de longueur très inégale et de genres divers, écrits pendant plus de neuf siècles en plusieurs langues, à partir de traditions orales. Beaucoup de ces ouvrages ont été corrigés et complétés, en fonction des événements ou en fonction de nécessités particulières, à des époques parfois très éloignées les unes des autres.

Il est vraisemblable que l'éclosion de cette abondante littérature s'est située au début de la monarchie Israélite, vers le XIe siècle avant J.-C., à l'époque où apparaît dans l'entourage royal le corps des scribes, personnages cultivés dont le rôle ne se limite pas à l'écriture. De cette époque peuvent dater les premiers écrits très partiels cités dans le chapitre précédent, écrits qu'il y avait un intérêt particulier à fixer par l'écriture : certains des chants qui ont été cités plus haut, les oracles prophétiques de Jacob et de Moïse, le Décalogue et, plus généralement, les textes législatifs qui, avant la formation d'un droit, établissaient une tradition religieuse. Tous ces textes constituent des morceaux dispersés ça et là dans divers recueils de l'Ancien Testament.

C'est un peu plus tard, peut-être au cours du Xe siècle avant J.-C. qu'aurait été rédigé le texte dit « yahviste ¹ » du Pentateuque qui va former l'ossature des cinq premiers livres dits de Moïse. Plus tard, on ajoutera à ce texte la version dite "élohiste2 " et la version dite "sacerdotale3". Le texte yahviste initial traite de la période des origines du monde jusqu'à la mort de Jacob. Il émane du royaume du Sud (Juda).

A la fin du IXe siècle et au milieu du VIIIe siècle avant J.-C., dans le royaume du Nord (Israël), s'élabore et se répand l'influence prophétique avec Elie et Elisée dont nous possédons les livres. C'est aussi l'époque du texte élohiste du Pentateuque qui couvre une période beaucoup plus restreinte que le yahviste car il se limite aux faits concernant Abraham, Jacob et Joseph. Les livres de Josué et des Juges datent de cette période.

Le VIIIe siècle avantJ.-C. est celui des prophètes écrivains : Amos etOsée en Israël, Isaïe et Michée dans le royaume de Juda.

En 721 avant J.-C., la prise de Samarie met fin au royaume d'Israël. Le royaume de Juda reçoit son héritage religieux. Le recueil des Proverbes daterait de cette période, marquée surtout par la fusion en un seul livre des textes yahviste et élohiste du Pentateuque ; ainsi est constituée la Torah. La rédaction du Deutéronome se situerait à cette époque.

Le règne de Josias, dans la seconde partie du VIIe siècle avant J.-C. coïncidera avec les débuts du prophète Jérémie, mais l'œuvre de ce dernier ne prendra forme définitive qu'un siècle plus tard.

Avant la première déportation à Babylone de 598 avant J.-C. se placent la prédication de Sophonie, celle de Nahum et celle de Habacuc. Au cours de cette première déportation, Ezéchiel prophétise déjà. Puis ce sera la chute de Jérusalem en 587 avant J.-C., qui marquera le début de la deuxième déportation, celle-ci se prolongeant jusqu'en 538 avant J.-C.

Le livre d'Ezéchiel, dernier grand prophète et prophète de l'exil, ne sera rédigé dans sa forme actuelle qu'après sa mort par les scribes qui seront ses héritiers spirituels.

 

 

1. Ainsi appelé parce que Dieu y est nomme Yahvé.

2. Ainsi appelé parce que Dieu y est nomme Elohim,

3. Elle provient des prêtres du temple de Jérusalem.

Ces mêmes scribes reprendront en une troisième version, dite « sacerdotale », la Genèse pour la partie s'étendant de la Création à la mort de Jacob. Ainsi vont être insérés, à l'intérieur même des deux textes yahviste et élohiste de la Torah, un troisième texte dont on verra plus loin un aspect de ses intrications dans les livres rédigés approximativement quatre et deux siècles plus tôt. A cette époque apparaît le livre des Lamentations.

Sur ordre de Cyrus, la déportation à Babylone se termine en 538 avant J.-C., les Juifs regagnent la Palestine et le temple de Jérusalem est reconstruit. Une activité prophétique reprend, d'où les livres d'Aggée, de Zacharie, du troisième Isaïe, de Malachie, de Daniel et de Baruch (celui-ci écrit en grec).

La période qui suit la déportation est aussi celle des livres de Sagesse : les Proverbes sont rédigés définitivement vers 480 avant J.-C., le livre de Job au milieu du Ve siècle avant J.-C. L'Ecclésiaste ou Qohêlet date du IIIe siècle avant J.-C., qui est aussi celui du Cantique des cantiques, des deux livres des Chroniques, de ceux d'Esdras et de Néhémie ; l'Ecclésiastique ou Siracide apparaît au IIe siècle avant J.-C. ; le livre de la Sagesse de Salomon et les deux livres des Maccabées sont rédigés un siècle avant J.-C. Les livres de Ruth, d'Esther et de Jonas sont difficilement datables, comme les livres de Tobie et de Judith. Toutes ces indications sont fournies sous réserve de remaniements ultérieurs, car ce n'est qu'un siècle environ avant J.-C. que l'on a donné aux écrits de l'Ancien Testament une première forme qui, pour beaucoup, ne deviendra définitive qu'au 1er siècle après J.-C.

Ainsi, l'Ancien Testament apparaît comme un monument de la littérature du peuple juif des origines jusqu'à l'ère chrétienne. Les livres qui le composent ont été rédigés, complétés, révisés entre le Xeet le 1er siècle avant J.-C. Ce n'est nullement un point de vue personnel qui est donné ici sur l'histoire de leur rédaction. Les données essentielles de cet aperçu historique ont été empruntées à l'article « Bible » écrit pour l'Encyclopedia Universalis¹ par J. P. Sandroz, professeur aux Facultés dominicaines du Saulchoir. Pour comprendre ce qu'est l'Ancien Testament, il faut avoir en mémoire ces notions parfaitement établies de nos jours par des spécialistes hautement qualifiés.

Une Révélation est mêlée à tous ces écrits, mais nous ne possédons aujourd'hui que ce qu'ont bien voulu nous laisser les hommes qui ont manipulé les textes à leur guise en fonction des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient et des nécessités auxquelles ils avaient à faire face.

Quand on compare ces données objectives à celles relevées dans les Préliminaires de Bibles diverses destinées de nos jours à la vulgarisation, on se rend compte que les faits y sont présentés d'une manière toute différente. On passe sous silence des faits fondamentaux relatifs à la rédaction des livres, des équivoques sont entretenues qui égarent le lecteur, des faits sont minimisés au point de donner une idée fausse de la réalité. Bien des Préliminaires ou Introductions des Bibles travestissent ainsi la vérité.

  1. Ed.1974 vol.3, p 246-253.

Des livres entiers sont-ils remaniés à plusieurs reprises (comme le Pentateuque), on se contente de mentionner que des détails ont pu être rajoutés après coup. On introduit une discussion à propos d'un passage insignifiant d'un livre, mais on passe sous silence des faits cruciaux qui mériteraient de longs développements. Il est affligeant de voir entretenues pour la vulgarisation des notions aussi inexactes sur la Bible.

 

La Torah ou Pentateuque

Torah est le nom sémitique.

L'expression grecque qui, en français, a donné « Pentateuque » désigne une œuvre en cinq parties : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome qui vont former les cinq premiers éléments du recueil des trente-neuf volumes de l'Ancien Testament.

Ce groupe de textes traite des origines du monde jusqu'à l'entrée du peuple juif en Canaan, terre promise après l'exil en Egypte, très exactement jusqu'à la mort de Moïse. Mais la narration de ces faits sert de cadre général à l'exposé des dispositions concernant la vie religieuse et la vie sociale du peuple juif, d'où le nom de Loi ou Torah.

Le judaïsme et le christianisme ont, pendant de longs siècles, considéré que l’auteur en était  Moïse lui-même. Peut-être s'est-on fondé pour l'affirmer sur le fait que Dieu ait dit à Moïse (Exode, 17, 14) : " Ecris cela [la défaite d'Amaleq] en mémorial dans le Livre" ou encore, à propos de l'Exode depuis l'Egypte, que «  Moïse mît par écrit les lieux d'où ils partirent » (Nombres, 33, 2), ou bien que « Moïse écrivît cette loi... » (Deutéronome, 31, 9). A partir du 1er siècle avant J.-C., on défend la thèse selon laquelle tout le Pentateuque a été écrit par Moïse ; Flavius Josèphe, Philon d'Alexandrie la soutiennent.

Aujourd'hui, cette thèse est absolument abandonnée, tout le monde est d'accord sur ce point, mais il n'empêche que le Nouveau Testament attribue à Moïse cette paternité. En effet, Paul, dans l'Epître aux Romains (10, 5), citant une phrase du Lévitique affirme : « Moïse lui-même écrit de la justice qui vient de la loi... », etc. Jean, dans son Evangile (5, 46-47), fait dire à Jésus cette phrase ; « Si vous aviez vu Moïse, vous croiriez en moi, car c'est à mon sujet qu'il a écrit. Si vous ne croyez pas ce qu'il a écrit, comment croiriez-vous ce que je dis ?» Il s'agit bien ici d'une rédaction, le mot grec correspondant au texte original (écrit en cette langue) est « episteute ». Or, il s'agit là d'une affirmation totalement fausse mise par l'Evangéliste dans la bouche de Jésus : ce qui va suivre le démontre.

J'emprunte les éléments de cette démonstration au R. P. de Vaux, directeur de l'Ecole biblique de Jérusalem, qui a fait précéder sa traduction de la Genèse de 1962 d'une Introduction généraleauPentateuque contenant de très précieux arguments allant à l'encontre des affirmations évangéliques sur la paternité de l'œuvre en question.

Le R. P. de Vaux rappelle que « la tradition juive, à laquelle se conformèrent le Christ et les Apôtres » fut acceptée jusqu'à la fin du Moyen Age, Aben Esra ayant été au XIIe siècle le seul contestataire de cette thèse. C'est au XVIe siècle que Caristadt fait remarquer que Moïse n'a pas pu écrire le récit de sa propre mort dans Deutéronome (34, 5-12). L'auteur cite ensuite d'autres critiques qui refusent à Moïse au moins une partie du Pentateuque, et surtout l'ouvrage de Richard Simon, de l'Oratoire, Histoire critique du Vieux Testament (1678), qui souligne les difficultés chronologiques, les répétitions, les désordres des récits et des différences de style dans le Pentateuque.

Le livre fit scandale ; on ne suivit guère l'argumentation de R. Simon : dans des livres d'histoire du début du XVIIIe  siècle, les références à la haute antiquité procèdent très souvent de "ce que Moïse avait écrit ".

On imagine combien il était difficile de combattre une légende forte de l'appui que Jésus lui-même lui aurait apportée dans le Nouveau Testament, comme nous l'avons vu. On doit à Jean Astruc, médecin de LouisXV, d'avoir fourni l'argument décisif.

En publiant en 1753 ses Conjonctures sur les Mémoires originaux dont il paraît que Moise s'est servi pour composer le livre de la Genèse, il mit l'accent sur la pluralité des sources. Il ne fut sans doute pas le premier à en avoir fait la remarque, mais en tout cas il eut le courage de rendre publique une constatation primordiale : deux textes marqués chacun d'une particularité d'appellation de Dieu par Yahvé et Elohim étaient côte à côte présents dans la Genèse ; cette dernière contenait donc deux textes juxtaposés. Eichhorn (1780-1783) fit la même découverte pour les quatre autres livres, puis Ilgen (1798) s'aperçut qu'un des deux textes individualisés par Astruc, celui où Dieu est appelé Elohim, devait être lui-même scindé en deux. Le Pentateuque éclatait littéralement.

Le XIXe siècle s'employa à une recherche encore plus minutieuse des sources. En 1854, quatre sources sont admises. On leur donne les noms de : document yahviste, document élohiste, deutéronome, Code sacerdotal. On réussit à leur attribuer des âges :

1. Le document yahviste est situé au IXe siècle avant J.-C. (rédigé en pays de Juda);

2. Le document élohiste serait un peu plus récent (rédigé en Israël) ;

3. Le Deutéronome est du VIIIe siècle avant J.-C. pour les uns (E. Jacob), de l'époque de Josias (VIIe siècle avant J.-C.) pour d'autres (R. P. de Vaux)

4. Le Code sacerdotal est de l'époque de l'exil ou d'après l'exil : VIe siècle avant J.-C.

Ainsi l'arrangement du texte du Pentateuque s'étale sur au moins trois siècles.

Mais le problème est encore plus complexe. En 1941, A. Lods distingue trois sources dans le document yahviste, quatre dans l'élohiste, six dans le Deutéronome, neuf dans le Code sacerdotal, « sans compter, écrit le R. P. de Vaux, les additions réparties entre huit rédacteurs. » A une date plus récente, on en vient à penser que « beaucoup des constitutions ou des lois du Pentateuque avaient des parallèles extrabibliques très antérieures aux dates qu'on attribuerait aux documents » et que « nombre de récits du Pentateuque supposaient un milieu autre — et plus ancien — que celui d'où seraient sortis ces documents », ce qui amène à s'intéresser à la  « formation des traditions ». Le problème apparaît alors d'une complexité telle que plus personne ne s'y reconnaît.

La multiplicité des sources entraîne des discordances et des répétitions nombreuses. Le R. P. de Vaux donne des exemples de ces imbrications de traditions diverses concernant la création, les descendants de Caïn, le déluge, l'enlèvement de Joseph, ses aventures en Egypte, des discordances de noms intéressant un même personnage, des présentations différentes d'événements importants.

Ainsi le Pentateuque apparaît formé de traditions diverses réunies plus ou moins adroitement par des rédacteurs, ayant tantôt juxtaposé leurs compilations, tantôt transformé les récits dans un but de synthèse, mais en laissant cependant apparaître les invraisemblances et les discordances qui ont conduit les modernes à la recherche objective des sources.

Sur le plan de la critique textuelle, le Pentateuque offre l'exemple sans doute le plus évident des remaniements effectués par les hommes, à différentes périodes de l'histoire du peuple juif, des traditions orales et des textes reçus des générations passées. Ayant commencé au Xe ou au IXe siècle avant J.-C. avec la tradition yahviste qui prend le récit à partir des origines, celui-ci ne fait qu'ébaucher la destinée particulière d'Israël, comme l'écrit le R. P. de Vaux, pour la « replacer dans le grand dessein de Dieu concernant l'humanité ». Il finit au VIe siècle avant J.-C. par la tradition sacerdotale soucieuse de précision par la mention de dates et de généalogies 1.

« Les rares récits que cette tradition a en propre, écrit le R. P. de Vaux, témoignent de ses préoccupations légalistes : le repos sabbatique à la fin de la création, l'alliance avec Noé, l'alliance avec Abraham et la circoncision, l'achat de la grotte de Makpela, qui donne aux Patriarches un titre foncier en Canaan. » Rappelons que la tradition sacerdotale se situe au retour de la déportation à Babylone et au moment de la réinstallation en Palestine à partir de 538 avant J.-C. Il y a donc intrication de problèmes religieux et de problèmes de pure politique.

Pour la seule Genèse, la fragmentation du Livre en trois sources principales est bien établie : le R. P. de Vaux, dans les commentaires de sa traduction, énumère pour chacune d'elles les passages du texte actuel de laGenèse qui en dépendent. En se fondant sur ces données, on peut définir pour n'importe quel chapitre les apports des diverses sources. Pour ce qui concerne, par exemple, la création, le déluge et la période allant du déluge à Abraham, qui occupent les onze premiers chapitres de la Genèse, on voit se succéder à tour de rôle dans le récit biblique une portion de texte yahviste et une portion de texte sacerdotal ; le texte élohiste n'est pas présent dans ces onze premiers chapitres. L'imbrication des apports yahviste et sacerdotal apparaît ici en toute clarté.

1. On verra dans le prochain chapitre à quelles erreurs dans le récit, apparaissant après confrontation avec les données modernes de la science, sont conduits les rédacteurs de la version sacerdotale à propos de l'ancienneté de l'homme sur !a terre, la situation dans le temps et le déroulement de la création, les erreurs découlant manifestement des manipulations des textes par les hommes.

Pour la création et jusqu'à Noé (cinq premiers chapitres), l'ordonnance est simple : un passage yahviste alterne avec un passage sacerdotal du début à la fin du récit. Mais, pour le Déluge et spécialement pour les chapitres 7 et 8, le découpage du texte selon les sources isole des passages très courts allant jusqu'à une seule phrase. Pour un peu plus de cent lignes de texte français, on passe dix-sept fois d'un texte à l'autre : de là les invraisemblances et les contradictions à la lecture du récit actuel. (Voir ci-après le tableau qui schématise cette répartition des sources.)

DETAIL DE LA RÉPARTITION DU TEXTE YAHVISTE ET DU TEXTE SACERDOTAL DANS LES CHAPITRES 1 À 11 DE LA GENÈSE

Le premier chiffre indique le chapitre.

Le deuxième chiffre entre parenthèses indique le numéro des phrases, parfois divisées en deux parties désignées par les lettres a et b.

Les lettres : Y désigne le texte yahviste et S désigne le texte sacerdotal.

Exemple : la première ligne du tableau signifie : Du chapitre l, phrase 1 au chapitre 2, phrase 4 a, le texte actuel publié dans les Bibles est le texte sacerdotal.

Chapitre

Phrase            à

Chapitre

Phrase

Texte

1

(1)

2

(4a)

Sacerdotal

2

(4b)

4

(26)

Yahviste

5

(1)

5

(32)

S

6

(1)

6

(8)

Y

6

(9)

6

(22)

S

7

(1)

7

(5)

Y

7

(6)

 

 

S

7

(7)

7

(10)

Y remanié

7

(11)

 

 

S

7

(12)

 

 

Y

7

(13)

7

(16a)

S

7

(16b)

7

(17)

Y

7

(18)

7

(21)

S

7

(22)

7

(23)

Y

7

(24)

8

(2a)

S

8

(2b)

 

 

Y

8

(3)

8

(5)

S

8

(6)

8

(12)

Y

8

(13a)

 

 

S

8

(13b)

 

 

Y

8

(14)

8

(19)

S

8

(20)

8

(22)

Y

9

(1)

9

(17)

S

9

(18)

9

(27)

Y

9

(28)

10

(7)

S

10

(8)

10

(19)

Y

10

(20)

10

(23)

S

10

(24)

10

(30)

Y

10

(31)

10

(32)

S

11

(1)

11

(9)

Y

11

(10)

11

(32)

S

Quelle illustration plus claire pourrait-on donner des manipulations par les hommes de l'Ecriture biblique !

Les livres historiques

On aborde avec eux l'histoire du peuple juif depuis son entrée en Terre promise (que l'on situe le plus vraisemblablement à la fin du XIIIe siècle avant J.-C.) jusqu'à la déportation à Babylone au VIe siècle avant J.-C.

L'accent est mis ici sur ce que l'on peut appeler le " fait national ", présenté comme l'accomplissement de la parole divine. Dans le récit, d'ailleurs, on fait bon marché de l'exactitude historique : un livre comme le livre de Josué obéit avant tout à des motifs théologiques. A ce propos, le professeur E. Jacob souligne la contradiction ouverte entre l'archéologie et les textes à propos des prétendues destructions de Jéricho et de AŸ.

Le livre des Juges est axé sur la défense du peuple élu contre les ennemis qui l'entouraient et sur l'aide apportée par Dieu. Le livre a été plusieurs fois remanié, ce que signale très objectivement le R. P. A. Lefèvre dans les Préliminaires de la Bible de Crampon : les préfaces entremêlées et les appendices en témoignent. L'histoire de Ruth se rattache à ces récits des Juges.

Le livre de Samuel et les livres des Rois sont surtout des recueils biographiques intéressant Samuel, Saül, David et Salomon. Leur valeur historique est discutée. E. Jacob y trouve de ce point de vue de nombreuses erreurs, les versions d'un même événement pouvant y être doubles ou triples. Les prophètes Elie, Elisée, Esaïe y ont aussi leur place, mêlant les traits historiques et les légendes. Mais pour d'autres commentateurs, comme le R. P. A. Lefèvre, "la valeur historique de ces livres est fondamentale".

Le premier et le deuxième livre des Chroniques, les livres d'Esdras et de Néhémie auraient un auteur unique, dit le chroniqueur, vivant à la fin du IVe siècle avant J.-C. Il reprend toute l'histoire de la création jusqu'à cette époque, ses généalogies n'allant toutefois que jusqu'à David. En fait, il utilise surtout le livre de Samuel et le livre
des Rois, « les copie machinalement sans se soucier des inconséquences » (E. Jacob), mais il ajoute aussi bien des faits précis que l'archéologie confirme. Il y a, dans ces ouvrages, le souci d'adapter l'histoire aux nécessités théologiques : l'auteur, écrit E. Jacob, « fait parfois l'histoire à partir de la théologie ». « Ainsi, pour expliquer que le roi Manassé, sacrilège et persécuteur, a eu un règne long et prospère, il postule une conversion de ce roi au cours d'un séjour en Assyrie (Chroniques, 2e livre, 33/11), dont il n'est question dans aucune source biblique ou extrabiblique. » Les livres d'Esdras et de Néhémie ont été extrêmement critiqués parce que pleins d'obscurités et parce qu'ils concernent une période qui reste elle-même très mal connue, faute de documents extrabibliques, celle du IVe siècle avant J.-C.

On classe parmi les livres historiques les livres de Tobie, de Judith et d'Esther, dans lesquels les libertés les plus grandes sont prises vis-à-vis de l'histoire: changements de noms propres, invention de personnages et d'événements, tout cela dans le meilleur dessein religieux. Ce sont, en fait, des nouvelles à vocation moralisatrice, truffées d'invraisemblances historiques et d'inexactitudes.

Tout autres sont les deux livres des Maccabées, qui donnent sur les événements du IIe siècle avant J.-C. une version aussi exacte que possible de l'histoire de cette période et constituent, de ce fait, des témoignages de grande valeur.

L'ensemble des livres dits historiques est donc très disparate. L'histoire y est traitée d'une manière aussi bien scientifique que fantaisiste.

Les livres prophétiques

On isole sous ce nom les prédications de divers prophètes classés dans l'Ancien Testament en dehors des grands premiers prophètes dont l'enseignement est évoqué dans d'autres livres comme Moïse, Samuel, Elie ou Elisée.

Les livres prophétiques couvrent la période du VIIIe au IIe siècle avant J.-C.

Au VIIIe siècle avant J.-C., ce sont les livres d'Amos, Osée, Isaïe et Michée. Le premier est célèbre par sa condamnation des injustices sociales, le deuxième par celle de la corruption religieuse qui lui vaut d'en souffrir jusque dans sa chair (après avoir dû épouser une prostituée sacrée d'un culte païen), à l'image de Dieu qui souffre de la dégradation de son peuple, mais lui donne toujours son amour. Isaïe est une figure de l'histoire politique : consulté par les rois, il domine les événements ; c'est le Prophète de la Grandeur. A ses œuvres personnelles s'ajoute la publication de ses oracles par ses disciples, et ce jusqu'au IIIe siècle avant J.-C. : protestations contre les iniquités, crainte du jugement de Dieu, annonce de la libération au temps de l'exil, annonce à une période plus tardive du retour des Juifs en Palestine. Il est certain que dans ces deuxième et troisième Isaïe, le souci prophétique se double d'un souci politique qui apparaît en pleine lumière. La prédication de Michée, qui est le contemporain d'Isaïe, procède des mêmes idées générales.

Au VIIe siècle avant J.-C., ce sont Sophonie, Jérémie, Nahum, Habacuc qui s'illustrent dans la prédication. Jérémie finira martyr. Ses oracles furent recueillis par Baruch. Il est peut-être l'auteur des Lamentations.

L'exil à Babylone au début du VIe siècle avant J.-C. a donné naissance à une activité prophétique intense dont Ezéchiel est une grande figure au titre de consolateur de ses frères, parmi lesquels il sème l'espérance. Ses visions sont célèbres. Le livre d'Abdias est en relation avec les malheurs de la Jérusalem conquise.

Après l'exil, qui finit en 538 avant J.-C., l'activité prophétique reprend avec Aggée et Zacharie pour exhorter à la reconstruction du temple. Celle-ci achevée, ce qui est écrit sous le nom de Malachie comporte des oracles divers de nature spirituelle.

Pourquoi le livre de Jonas est-il inclus dans les livres prophétiques puisque l'Ancien Testament ne lui attribue pas de textes à proprement parler ? Jonas est une histoire dont il ressort un fait principal : la nécessaire soumission à la volonté divine.

Daniel est une apocalypse « déconcertante » du point de vue historique selon les commentateurs chrétiens, écrite en trois langues (hébreu, araméen et grec). Ce serait une œuvre du IIe siècle avant J.-C., de l'époque maccabéenne. L'auteur aurait voulu convaincre ses compatriotes du temps de "l'abomination de la désolation" que le temps de la délivrance était proche, pour entretenir leur foi (E. Jacob).

Les livres poétiques et de sagesse

Ils forment des recueils possédant une indiscutable unité littéraire.

Au premier rang de ceux-ci, les Psaumes, qui sont le monument de la poésie hébraïque. Composés par David pour un grand nombre, par des prêtres et des lévites pour d'autres, ils ont pour thème les louanges, les supplications, les méditations. Leur fonction était d'ordre liturgique.

Le livre de Job, le livre de sagesse et de piété par excellence, daterait de 400 ou 500 avant J.-C.

Les Lamentations sur la chute de Jérusalem, du début du VIe siècle avant J.-C., pourraient avoir Jérémie pour auteur.

Il faut encore citer le Cantique des Cantiques, chants allégoriques avant tout sur l'amour divin, le livre des Proverbes, collection de paroles de Salomon et d'autres sages de la cour, l'Ecclésiaste ou Qoheleth dans lequel on débat du bonheur terrestre et de la sagesse.

Comment cet assemblage, extrêmement disparate par le contenu, de livres écrits pendant une période de sept siècles au moins, provenant de sources extrêmement variées, qui ont été ensuite amalgamés à l'intérieur d'un même ouvrage, a-t-il pu au fil des siècles parvenir à constituer un tout indissociable et devenir — avec quelques variantes selon les communautés — le livre de la Révélation judéo-chrétienne, le "canon", mot grec auquel le sens d'intangibilité est attaché?

L'amalgame ne date pas du christianisme, mais du judaïsme lui-même, avec sans doute une première étape au VIIe siècle avant J.-C., les livres postérieurs étant venus s'ajouter aux premiers retenus. Il faut remarquer cependant la place toute privilégiée accordée de tout temps aux cinq premiers livres formant la Torah ou Pentateuque. Les annonces des prophètes (promesse d'un châtiment en fonction des fautes) s'étant accomplies, on n'eut pas de mal à ajouter leurs textes aux livres précédemment admis. Il en fut de même des promesses d'espérance prodiguées par les mêmes prédicateurs. Au IIe siècle avant J.-C., le « Canon » des prophètes est constitué.

Les autres livres comme les Psaumes, en fonction de leur rôle liturgique, furent intégrés avec les autres écrits comme les Lamentations et les écrits de sagesse de Salomon ou de Job.

Le christianisme, initialement judéo-christianisme, si bien étudié -on le verra plus loin- par les auteurs modernes comme le cardinal Daniélou, avant de subir sa transformation sous l'influence de Paul, a très normalement reçu cet héritage de l'Ancien Testament auquel les auteurs des Evangiles se sont si étroitement rattachés. Mais si l'on a fait la "purge" des Evangiles en éliminant les "Apocryphes ", on n'a pas cru devoir effectuer le même tri pour l'Ancien Testament, et l'on a pour ainsi dire tout accepté, tout ou à peu de chose près.

Qui osa contester quoi que ce soit concernant cet amalgame disparate jusqu'à la fin du Moyen Age, en Occident tout au moins ? Personne ou presque. De la fin du Moyen Age au début des Temps Modernes, quelques critiques se firent jour ; on l'a vu plus haut, mais les Eglises ont toujours réussi à imposer leur autorité. Une authentique critique textuelle est certes née de nos jours mais, si ses spécialistes ecclésiastiques ont consacré beaucoup de talent à examiner une multitude de points de détail, ils ont jugé préférable de ne pas aller trop de l'avant dans ce qu'ils appellent avec euphémisme des « difficultés ». Ils n'apparaissent guère portés à étudier ces dernières à la lumière des connaissances modernes. Si l'on veut bien faire des parallèles historiques — principalement lorsqu'une certaine concordanceapparaîtentre eux et les récits bibliques — on ne s'est pas encore engagé dans la voie d'une comparaison franche et approfondie avec des notions scientifiques dont on perçoit qu'elle amènerait à contester la notion jusqu'alors indiscutée de la vérité des Ecritures judéo-chrétiennes.

 

Extrait de la Bible, le Coran et la Science du Dr Maurice Bucaille, ouvrage téléchargeable en PDF sur ce même Blog à l'adresse:   http://abderraouf.canalblog.com/archives/2010/10/09/19285934.html

 


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